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Faire revenir les citoyens dans les centres-villes

04.03.2020

Les centres-villes des petites et moyennes villes sont en difficulté. Ce n’est pas une nouveauté. À l’heure des élections municipales, de l’urgence d’une transition écologique prise en main par les territoires, le prisme local n’a jamais été aussi mis en avant. Que peut faire la collectivité pour lutter contre le phénomène de désertification ?

« Il faut faire revenir les gens dans le centre. » Ahmed Baba, boucher à Loriol-sur-Drôme, est catégorique. Le centre-ville se meurt toujours. Installé depuis 2005 dans son commerce, il a vu les boutiques voisines fermer au fur et à mesure. « Entre Intermarché d’un côté et Auchan de l’autre, plus personne ne se déplace jusqu’ici », déplore le commerçant.  

Pour lui, il faut que la municipalité organise des événements dans les rues piétonnes. « Pourquoi les brocantes se tiennent-elles dans les gymnases ou sur des parkings à l’entrée de la ville et pas dans le centre », interroge-t-il.

Un centre-ville vivant, c’est quoi ? « Un espace où convergent l’habitat, les commerces, les services, des lieux de rencontre et de loisirs. C’est un joyeux bazar », résume Raphaël Boutin, responsable immobilier chez Villages Vivants, une société foncière qui achète et rénove des locaux dans les centres-villes. 

« Les collectivités et l’État ont été les planificateurs d’une politique de « zonage », analyse le co-gérant de la société. Depuis des décennies, les centres-bourgs et plus largement, les territoires, ont été découpés en zones : des lotissements avec l’avènement de la maison individuelle, des centres commerciaux, des zones de service avec les hôpitaux etc... « Cinquante ans plus tard, on s’aperçoit que nos centre-villes meurent, mais on continue à zoner. Il faut refaire du centre-ville un lieu de convergence », plaide Raphaël Boutin. 

La voiture règne sans partage

« Si les gens ne vont plus dans les centres-villes, c’est qu’ils n’arrivent pas à se garer ». Longtemps, cet argument a été le seul entendu par les élus locaux. Selon Olivier Razemon, auteur de Comment la France a tué ses villes, certains d’entre eux, après les élections municipales de 2014, ont cédé à l’injonction populaire. « Ces élus, pour l’essentiel issus de l’opposition nationale LR-UDI, renoncent à des projets de tramway, rouvrent des couloirs de bus à la circulation automobile, transforment des zones piétonnes en parkings, détruisent des pistes cyclables ou décrètent la gratuité du stationnement dans une partie du centre-ville ».

Johann Bonfils, restaurateur dans le centre de Loriol-sur-Drôme, déplore que la place de l’Eglise, « lieu où se déroulent les mariages », soit aussi un parking. « La mairie m’a certes aidé à installer une terrasse, mais il y a encore plus de places de parking maintenant que quand je suis arrivé il y a deux ans », déplore le restaurateur. 

Comme pour beaucoup de commerçants (voir vidéo ci-contre), l’insalubrité du bâti, l’absence de mise en valeur des vieilles ruelles et de la voirie contribuent également à la baisse de fréquentation. « L’aménagement de la ville a été pensé pour ceux qui vivent en périphérie », synthétisera Olivier Razemon, également journaliste pour Le Monde, spécialiste des transports. Effet boule de neige, les centres sont devenus moins attractifs y compris pour ceux qui y vivaient encore.

 

 Vidéo : Estelle Pereira et Xavier de Stoppani

« Embellir le centre ville, réaménager les places, mettre des fleurs », des solutions proposées par plusieurs commerçants de Livron-sur-Drôme (voir également la vidéo). Car pour faire revivre un centre-ville, la nécessité de valoriser les espaces de rencontre semble évidente. « Les centres commerciaux l’ont bien compris. Combien, dans leur galerie, tentent de reproduire la place du village avec des tables et des fontaines ? Il faut que les collectivités le comprennent aussi », analyse Raphaël Boutin. 

Crest, une exception dans la Vallée ?

Crest, avec ses 8000 habitants, a souffert comme bien d’autres de l’expansion des grandes surfaces. Mais le centre n’est pas aussi dévasté que celui de Romans, de Montélimar ou de tant d’autres communes françaises. Les hypermarchés qui encadrent la ville, à l’est et à l’ouest, restent de tailles raisonnables et leurs galeries commerciales ne concurrencent pas le choix offert par le centre-ville. 

« Notre public apprécie de ne pas retrouver les enseignes de franchises qui sont partout ailleurs. », « Les touristes se disent étonnés de la variété des commerces .» De tels témoignages, fréquents quand on interroge les commerçants crestois, tranchent avec l’idée un peu hâtive d’un centre-ville mort. 

Pour Villages vivants, cette dynamique serait dû à un changement de paradigme : on priorise moins l’action publique sur les commerces, mais avec l’ensemble des domaines d’activités de la ville. « On a longtemps pensé que les commerces allaient faire revenir les gens. Or, s'il n'y a pas de passage, les commerces ne peuvent pas fonctionner. Il faut d'abord que les gens reviennent. Pour redynamiser l'activité commerciale, il faut agir sur les autres fonctions de la ville », détaille Raphaël Boutin. 

L’ancien membre de l’association des maires ruraux cite l’exemple des espaces de co-working. Leur développement stimule la demande de repas le midi. Si les citoyens retournent travailler en centre-ville les commerçants ne peuvent que s’en réjouir. 

Sortir de la relation unique collectivité-commerçant

C’est dans cette optique que la société coopérative Villages Vivants basée à Crest, accompagne des porteurs de projet dans l’acquisition de commerces vides. Le but est d’installer des activités variées comme des librairies collaboratives, des micro-crèches, des aubergistes, pour recréer de la vie et du lien dans les centres. 

Racheter des biens immobiliers permet aussi à l’organisme de contrôler la hausse du prix des loyers. Des pas de porte trop chers peuvent dissuader des personnes de lancer leur affaire. 

Depuis 2018, l’Etat aussi ne limite plus son action au seul aspect commercial. Lancée en 2018, le programme Action Coeur de ville vise à distribuer 5 milliards d’euros sur cinq ans à 222 villes de moyenne taille pour « améliorer les conditions de vie des habitants ». Les villes bénéficiaires ont été sélectionnées pour leurs projets de « revalorisation concrètes pour l’habitat, le commerce, la création d’emplois, les transport et mobilité, l’offre éducative, culturelle et sportive ». Une vision d’action transversale défendue par Village vivants depuis sa création.

Valence, Montélimar et Roman-sur-Isère ont été sélectionnées pour bénéficier de ce plan. Il n’y a plus qu’à rester attentifs aux résultats dans les années à venir. 

Estelle Pereira 



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