Opinions

L’accueil des exilés et des migrants doit-il s’exercer de manière inconditionnelle ?



Rebecca Fritsche

La question de l’accueil des migrants, fuyant la guerre et la faim, se pose à tous les citoyens. Au plan national et au plan local.  Accueillir, soit, mais que recouvre exactement ce mot « accueil » ? En quoi engage-t-il ceux qui en défendent le principe ?

L’accueil : un processus en trois temps.
Il me semble que la réponse varie selon le moment où l’on se situe dans le processus d’accueil.

Le temps du secours. On empêche les gens de mourir, donc il se pratique inconditionnellement. C’est tout le sens des actions de solidarité menées à nos frontières par des citoyens courageux en dépit des interdits légaux.

Le temps de l’hospitalité. C’est celui de la restauration,  non pas seulement d’un corps menacé de mort, mais de la personne dans sa singularité. Ainsi, pour la plate-forme citoyenne Barcelona en Comù, qui gère la mairie de Barcelone, l’accueil   est un cycle qui doit conduire à l’inclusion, comprise comme la capacité à exercer ses droits en autonomie.

L’hospitalité fait partie de notre patrimoine de valeurs : Nausicaa prend soin de la personne d’Ulysse au-delà de son sauvetage. Et puis Ulysse repart. « L’hospitalité va au-delà du secours mais n’est pas une absorption pure et simple » . Elle est à la fois inconditionnelle et temporaire. Elle est de nos jours à la fois d’ordre privé et d’ordre public, elle articule les efforts des associations de citoyens et des pouvoirs publics, locaux et nationaux.
C’est ce que plusieurs villes en France et en Europe, ont commencé à faire, notamment en proposant des solutions d’hébergement, d’apprentissage linguistique, etc.   La mutualisation des expériences locales est ici nécessaire, merci ANVITA, et des moyens publics doivent être déployés conjointement par l’Etat et les collectivités locales volontaires, peut-être en s’inspirant de l’expérience des Missions Locales. Réciproquement, il revient à l’ex-exilé de s’intégrer socialement et professionnellement. Cela suppose d’entrer dans une logique de contrat, comparable au contrat d’insertion RSA, qui mette l’intéressé en situation de responsabilité, et par là même le reconnaisse en tant que citoyen égal à tout autre.
Ce temps « numéro 2 » recoupe celui des délais nécessaires aux démarches d’obtention d’un statut de demande d’asile : de quelques semaines à quelques mois.

Le temps de l’intégration : conditionné à la reconnaissance du droit à demeurer en France.
L’obtention du statut de demandeur d’asile permet à la personne de s’installer véritablement, et dans de bonnes conditions, grâce au temps préalable de l’hospitalité.
Si ce n’est pas le cas, la loi prescrit le retour au pays.
 


Question en suspens

Quid de ceux qui n’ont pas été admis à rester en France au bénéfice du droit d’asile ?

Première option : on affirme notre attachement à l’idée de Nation, la France.  Celle-ci repose  sur un espace délimité par des frontières sur lequel vit un groupe humain qui se définit comme peuple français, qui s’administre sur un territoire dont il se considère le gardien, et qui exerce le droit de refouler de nouveaux arrivants selon des règles qu’il décide seul. Cette option peut s’argumenter par l’idée que chaque Etat-nation doit prendre soin d’abord de propres ressortissants avant de se soucier des autres. Donc, on sélectionne à l’entrée. Cette approche est sans doute majoritaire en France et en Europe (cf. la popularité du gouvernement italien, du RN en France…)

Deuxième option : sur une Terre devenue un village global, avec des problèmes de survie climatique subis par les uns mais causés par les autres, il n’est plus possible que les Nations les plus vivables (généralement au Nord) ferment la porte aux réfugiés des Nations les plus pauvres (généralement au Sud), qu’au surplus elles ne se sont pas privées d’asservir quand bon leur souhaitait. On pose donc que l’accueil doit être inconditionnel. En ce cas, il faut abolir les frontières. La question de l’accueil inconditionnel des migrants dans notre pays n’aurait en fait pas plus de sens que celle de l’accueil inconditionnel des enfants à l’école : que fait-on dans nos écoles en cas de surnombre à la rentrée de septembre ? Eh bien on pousse les tables, et on construit une école de plus.

Mais comment faire si on est le seul pays européen à prôner l’accueil inconditionnel ? Voire si on est minoritaire dans notre propre pays ? Réponse : ce n’est pas parce qu’un problème n’est pas soluble à 100% tout de suite qu’il ne faut pas commencer à le résoudre partiellement.  Ainsi, on peut affirmer notre attachement à la notion d’accueil inconditionnel  comme un horizon souhaitable à long terme, dont il faut se rapprocher par paliers. D’une part en élargissant la notion même de droit d’asile aux facteurs climatiques et/ou à une situation de pauvreté économique du pays de départ. D’autre part en démontrant par une politique d’hospitalité active que l’inclusion de nouveaux immigrants est  un facteur bénéfique à la dynamique sociale du pays d’accueil. Cette politique d’hospitalité active passe par des contrats d’objectifs entre l’Etat et des collectivités locales volontaires, qui seraient les autorités de mise en œuvre opérationnelle. Ce serait donc in fine aux électeurs, à l’occasion des élections locales, de dire s’ils veulent ou non accueillir des migrants sur leur bassin de vie.  Cette possibilité aurait l’avantage de montrer par l’exemple qu’une ville, un village se porte d’autant mieux qu’il accueille bien.

Conclusion :
Nous devons tenter de faire cohabiter deux réalités contradictoires: celle de la nation définie par ses frontières,  et celle des migrations massives qui ne font sans doute que commencer au regard du dérèglement climatique.  Cela passe par un discours politique clair et rendu crédible par des projets concrets à l’échelon local. Nous attendons donc des futurs candidats aux municipales qu’ils prennent position sur la question.

Olivier Gros

 


publié le 03/04/2019