Opinions

Un petit conte à clés : les nains jaunes



La stroumpfette est passée me voir ce matin. Elle m’a tout raconté. Pour elle, les nains sont des géants, mais les géants se soucient peu des nains... Alors, elle se faufile partout et récupère des tas d’informations. En réalité, j’ai planté de la salsepareille dans mon jardin et je l’ai un peu apprivoisée.  Apprivoisée ? Non, c’est plutôt elle qui m’a apprivoisé. Elle est mon média préféré. Elle me dit tout. Et ce qu’elle me raconte est édifiant…
D’après elle, c’est pas étonnant que l’on ne voit plus Blanche Neige. Elle en avait marre de jouer « Dame la bonne », alors elle a changé de conte. Elle fait maintenant la Belle au bois dormant. Elle en a pour un moment… Mais, du coup, plus personne ne gère les nains. Et, là, ça déconne complètement. Laissés à eux-mêmes, désœuvrés, ils divaguent, fantasment, complotent… Et personne ne leur dit rien.
Ils ont choisi une clairière tout ronde, y ont installé une cabane en bois, un barbecue, quelques troncs pour poser leurs fesses autour du foyer… et là, tranquilles, depuis des mois, ils refont le monde. Prof a proposé que l’on discute ensemble pour élaborer un projet global. Chacun pourrait donner son point de vue et il serait interdit de se couper la parole. Toutes les décisions seraient prises au consensus. Ce serait, enfin, une vraie démocratie.
Alors, Simplet a dit qu’on était bien ici, que c’était -en fait- super que la mine ait fermée, que c’était si bon de ne rien faire, que la vraie vie commençait maintenant,… Mais comme il ne rendait pas la parole, il a bien fallu qu’on l’interrompe. C’est Grincheux qui s’en est chargé.
Grincheux a fait valoir que c’était pas tout ça, mais qu’il faudrait bien se nourrir. Dans le village de hobbits qui jouxte la forêt, il y a plein de bonnes choses et il n’est pas normal que seuls ces villageois  en profitent. Question de justice et d’égalité. Il faut partager. On pourrait aller leur expliquer pour qu’ils prennent conscience. Et mener quelques actions pédagogiques, genre prélèvement et redistribution…
Joyeux s’est mis à applaudir et à improviser, sur ce thème, une petite chansonnette. La petite troupe s’est levée et a dansé la sarabande autour du feu de camp, avant de se diriger vers le village. Le cortège pittoresque a réveillé le village habitué à ses routines. La bande semblait sympathique et délurée. On lui fit bon accueil. Nous aussi, simples hobbits, avions aussi quelques sujets de mécontentement. Alors cette grogne en marche, cela faisait du bien. Quelques-uns d’entre nous leur emboitèrent le pas, des mains se tendirent ou applaudirent, et l’on se rassembla sur la place. Le pique nique improvisé fut des plus charmants. Chacun y allait de sa contribution et il y eut du rab que les nains ne se firent pas prier pour remporter avec eux.
Prof en tira les conclusions qui s’imposaient. Le soutien populaire laissait le champ libre à une contestation radicale. Il suffirait de demander, voire d’exiger, puisque la cause était juste. Même Timide semblait convaincu et y alla de sa propre revendication. Elle fut ajoutée à la liste.
Le lendemain, ils retournèrent au village et incitèrent les villageois à se bouger enfin. Il convenait, leurs disaient-ils, de sortir de la passivité et d’exiger justice pour tous. Tout le monde avait droit à une vie de cigale, et si la fourmi n’était pas prêteuse, on lui ferait rendre gorge, avant l’août, foi de nain,  intérêt et principal. Cela dit, le repas sur la place, bien arrosé, fut encore bien gai. L’après-midi était bien entamé, quand il fallut réveiller Dormeur pour rentrer à la clairière.
Les jours suivants, les nains se comportèrent comme s’il était devenu naturel d’être nourris et choyés par le village. La société nouvelle était en marche et l’ordre nouveau allait s’imposer logiquement à tout le monde. Ils mirent du temps à se rendre compte que le soutien du début se faisait plus discret et que la nourriture était plus chiche sur la place. D’après Prof, ce malentendu serait facilement levé si l’on s’expliquait franchement et fermement. Sur une proposition de Grincheux, on s’en fut, tous ensemble, faire le tour des commerçants. Lesquels, pour ne pas paraître frileux, ou par peur pour leur vitrine, consentirent, spontanément et gratuitement, à fournir les denrées demandées. Dans l’arrière-boutique, cependant, les hobbits, ainsi rançonnés, commençaient à murmurer.
D’autant que les sujets d’inquiétude ne manquaient pas depuis quelques temps : la source menaçait de se tarir, la chaleur et les orages avaient plombé les récoltes, l’air chargé de miasmes morbides irritait les bronches, des insectes inconnus -apparemment sans prédateurs- envahissaient les maisons, les oiseaux avaient disparu, une fièvre étrange frappait l’un ou l’autre sans distinction de condition… Une angoisse diffuse se répandait et l’incertitude sur l’avenir commençait même à faire douter de la survie du village. La nature semblait fâchée. L’urgence était là…
De cela, les nains n’en avaient cure. Leurs revendications étaient prioritaires. En attendant le grand soir, ils passaient du temps à la rivière à faire des ricochets. Mais, pour ne pas se montrer indifférents cependant, ils s’engageaient à se pencher sur le problème dès qu’une plus juste répartition des ressources et la suppression de toutes les gabelles permettrait à tout un chacun, en travaillant moins, de dégager du temps pour collectivement débattre et délibérer. Une AG fut convoquée sur la place. Prof y fit un discours qui fut applaudi mollement par des habitants clairsemés et de plus en plus sceptiques. Le temps fraîchit et le vent se leva. La place se vidait déjà. Les mimosas en fleurs tout autour de la place furent, en un instant, dépouillés de leurs perles jaunes par une soudaine bourrasque. Atchoum éternua. Les nains se regardèrent, dépités. Ils étaient jaunes…
A la même heure, de jeunes hobbits, soucieux, pour leur part, d’un avenir durable et vivable, se réunissaient dans une grange à proximité. Ensemble, ils posaient les bases d’une démarche salutaire,  respectueuse de la vie et de tous les équilibres, sans haine ni exclusion. Pour que le village évite l’effondrement et construise un nouvel âge d’or, il fallait que chacun se remette en question, modifie ses habitudes et restreigne son impact sur la nature. Leur appel courageux et sincère émut la population. La survie était en jeu. Tout le monde avait un rôle à jouer et personne ne devait être laissé sur le bord du chemin. On s’en fut réveiller Blanche Neige…

Vincent MEYER


publié le 02/04/2019