Opinions

Gilets jaunes : Stop ou encore ? par Vincent Meyer


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Stop ou encore ?

12 morts, des dizaines de blessés, pas loin de trente milliards d’euros de dégâts ou d’engagements financiers dont il faudra répartir le coût, une image de la France catastrophique qui réduit considérablement sa capacité à influencer la marche du monde, des centaines de petites entreprises ou de commerces en faillite… Le bilan est lourd.
Alors stop ou encore ? Les gilets jaunes ont posé un certain nombre de problèmes qui étaient en souffrance et nombre de leurs revendications sont légitimes. Ils ont obtenu des concessions majeures et un grand débat est initié qui doit déboucher sur des changements notables. Est-il juste de poursuivre ce mouvement qui plombe le pays ?
Je dis NON. Et ce pour plusieurs raisons :


1/ Contrairement à ce qu’ils affirment, il ne s’agit pas d’un mouvement démocratique (sauf au périmètre restreint d’un rondpoint ou d’une AG). 200 000 gilets jaunes ne sont pas légitimes à imposer leur point de vue et leurs décisions à 65 millions de français. Il y a là des gens de tous bords en termes d’opinion politique (ce qui ne rassure pas sur la cohérence du mouvement) mais, pour autant, les gilets jaunes ne sont pas représentatifs de l’ensemble du tissu social français : les bas revenus, les petits retraités, les chômeurs, les précaires et intermittents y sont surreprésentés. Raison de plus de tenir compte de ce qui est exprimé. Mais cela ne suffit pas à avaliser que le mouvement soit représentatif des besoins et des souhaits des français dans leur majorité.


2/ Le soutien de la population, évoqué régulièrement par les media, est une illusion. La question réellement posée n’est jamais mise en cause. Le mouvement, au-delà de son catalogue de revendications fluctuantes et parfois contradictoires, ne produit pas une perception claire et sans équivoque comme peut l’être un parti avec son programme et sa communication contrôlée. Le citoyen lambda est d’abord sensible à l’expression multiforme d’un mécontentement global, qui fait forcément écho à son mécontentement individuel particulier, à sa frustration, à son inquiétude. Qui donc n’est pas mécontent, plus ou moins ? Les sondages ne font pas la différence et le résultat est une apparence de soutien massif. Qui ne se retrouve ni sur les ronds-points, ni dans les manifestations, ni désormais dans les intentions de vote pour une liste de gilets jaunes aux Européennes (13 %) Ce mouvement est bien minoritaire.


3/ La lâcheté des partis politiques qui tentent, plus ou moins discrètement, de récupérer le mouvement a abouti à une situation inédite dans laquelle s’opposer frontalement aux gilets jaunes est politiquement et culturellement  incorrect. Du coup, les gilets jaunes se parent d’une légitimité sans limite et finissent pas croire que tout est permis. Chaque concession, une fois obtenue, est considérée comme naturelle et d’autres concessions, toujours plus importantes, sont exigées jusqu’à même la démission du président.


4/ Le mouvement n’est pas structuré et peine forcément à trouver une cohérence. Il refuse de se faire représenter. Il est donc impossible de négocier et de construire des compromis acceptables qui engagent les deux parties. A défaut, il ne peut y avoir d’accord et la fuite en avant est inévitable et sans fin.


5/ Fort de sa légitimité supposée, le mouvement ne pratique pas l’autocritique. Tout est la faute des autres : l’état, le président, les élus, les riches, etc… Cette vision réductrice non compensée nourrit la haine et participe indirectement aux violences dont nombre de gilets jaunes se disent étrangers. La haine est mauvaise conseillère, obscurcit le discernement, ne facilite par l’émergence de solutions durables et pacifiées. L’incapacité à organiser la sécurité de ses manifestations expose systématiquement à des dérapages violents. A défaut d’organiser son propre service d’ordre, le mouvement porte une large responsabilité dans les violences et destructions.


6/ Le gouvernement n’a pas su anticiper l’accompagnement social des timides mesures en faveur de la transition écologique (cf taxe sur les carburants). L’indispensable sursaut contre le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité doit effectivement s’accompagner d’une juste répartition des efforts. Le social et l’écologie doivent marcher ensemble. Mais, malgré des protestations de principe, il est clair que les gilets jaunes donnent la priorité absolue au social et ce, forcément, au détriment de l’écologie. Cela apparait comme une évidence, pas tant à cause du recul obtenu sur les taxes supportées par les carburants, qu’à cause du coût massif entrainé par deux mois de concessions faites dans l’urgence sans négociation et des dégâts matériels ou économiques. Les faibles velléités du gouvernement en faveur de la transition écologique sont ainsi plombées pour longtemps. C’est une catastrophe…


7/ Le catalogue de revendications non hiérarchisées, parfois dérisoires, parfois utopiques, parfois incongrues, bien que supposé balayer large, montre en creux des impasses significatives et inquiétantes. L’écologie bien sûr, mais aussi la santé, la culture, l’éducation, la pression migratoire  (sauf à surfer sur les idées du RN). Et par-dessus tout, l’illusion de pouvoir financer de si nombreuses aspirations, fussent-elles légitimes, tout en réduisant massivement impôts, taxes et cotisations. A prendre à la lettre les revendications, il y a grand risque de fiasco et de chaos. Le manque de maturité politique et de discernement débouche sur un aveuglement collectif et une dangereuse irresponsabilité.


8/ Il faut reconnaître que les rondpoints ont permis à de nombreuses personnes de vivre une fraternité inédite, de libérer la parole, d’expérimenter de nouvelles formes de solidarité…. Et ce faisant, ils ont fait la démonstration d’un énorme besoin d’écoute, de respect, de simplicité, d’humanité dans une société qui prend le chemin contraire à travers la pesanteur administrative, la dématérialisation des services publics, l’hypocrisie de la parole publique. A nous de faire en sorte que la fraternité retrouve toute sa place dans tous les lieux de la société pour que les rondpoints ne soient plus le lieu ultime où elle se réfugie dans la désespérance de pouvoir la vivre ailleurs… Le grand débat est suspect d’arrières pensées (comment en serait-il autrement ?), mais il a le mérite d’exister et le gouvernement sera bien obligé, au sortir de ce processus, de prendre un certain nombre de mesures montrant que les besoins les plus criants, les plus urgents, les plus douloureux ont été entendus. Ne soyons pas dupes mais participons pour mieux prendre au mot un pouvoir républicain qui reste, qu’on le veuille ou non, à la fois légal et légitime.


9/ Le mouvement est et restera une référence dans l’histoire. Il aura, pour sûr, déplacé les lignes et permis quelques indispensables corrections d’un système politique, économique et social injuste et technocratique. Les semaines qui viennent risquent de voir le mouvement se crisper, perdre sa cohésion apparente, connaître des  conflits internes, révéler l’évidence de ses contradictions ou de son manque de rigueur. Son aura, sa crédibilité et le soutien populaire qui va avec vont plonger. Un tel recul serait interprété par le gouvernement comme le signe du reflux. Mieux vaut, dès maintenant, changer de tactique et, fort de la mobilisation actuelle encore significative qui resterait la référence, rentrer dans le jeu du débat national, de la concertation et de la négociation.


Vincent Meyer, 67 ans, médiateur, militant associatif drômois, écologiste


publié le 29/01/2019