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©Estelle Pereira

Y aura-t-il des abricots cette année dans la Drôme ?

22.04.2020

Les arboriculteurs de la Drôme ont une nouvelle fois subi le gel. Aux incertitudes climatiques s’ajoutent celle de la pandémie du Covid-19. Certains s’inquiètent de l’absence de la main d’oeuvre étrangère pour les prochaines récoltes.

L’abricot, ils vous le diront tous, est un fruit « capricieux ». Il lui faut quatre saisons, un hiver long, un printemps sans gel, ni grêle. Des conditions climatiques, loin de celles qui ont prévalues dans la Drôme ces dernières années. « J’ai repris l’exploitation en 2013, depuis nous avons subi le gel trois fois et la grêle à deux reprises», résume Quentin Malossanne, arboriculteur installé à Châteauneuf-sur-Isère. Sur la centaine d’hectares de terres qu’il possède, l’abricot représente 75 % de son chiffre d’affaires. « Nous sommes les premiers touchés par les dérèglements climatiques, » analyse-t-il. 

« Le coronavirus est une problématique en plus », ajoute Léa Lauzier, coprésidente du syndicat des Jeunes agriculteurs de la Drôme. S’il est difficile d’évaluer les effets de la crise sanitaire sur la commercialisation des fruits à noyaux, les producteurs évoluent déjà dans un contexte compliqué. « Les trésoreries ne sont pas au beau fixe », relate la représentante syndicale.

Il est encore tôt pour évaluer les dégâts du gel sur toute les plantations de la Drôme. « Nous avons l’impression que tous les secteurs ont été touchés de façon homogène, d’une exploitation à une autre, d’une variété à une autre », détaille Bruno Darnaud, secrétaire à la Chambre d’agriculture de la Drôme. « Le gros chiffre qui circule, mais encore à vérifier, c’est une production réduite de moitié par rapport à la normale ». Les arboriculteurs des Baronnies, estimaient déjà fin mars, les pertes à environ 80%.

Dépendance vis à vis de la main d’oeuvre étrangère 

En 2019, Benjamin Junnillon a perdu 80 % de sa production d’abricots avec la grêle. Cette année, c’est le gel qui aura eu raison de 70 % de ses fruits. Il compte sur ses autres productions (pêche, cerises) pour s’en sortir financièrement. Mais une nouvelle incertitude s’ajoute à celles des aléas climatiques : la fermeture des frontières, due à la pandémie de coronavirus, bloquant l’arrivée de la main d’oeuvre étrangère. 

Pendant la récolte, l’arboriculteur embauche jusqu’à une cinquantaine de personnes, dont la plupart sont étrangers. « Nous avons des employés Tunisiens, des Bulgares qui travaillent depuis 20 ans sur notre exploitation. Nous ne savons pas si nous allons pouvoir compter sur eux cette année », regrette le producteur, qui admet la qualité du travail fournit par ces hommes et ces femmes.

L’appel de Didier Guillaume

Pour aider les agriculteurs dans leur récolte, le ministre de l’Agriculture Didier Guillaume a lancé un appel auprès des salariés en chômage partiel pour venir prêter main forte aux champs. Un appel qui a porté ses fruits. Léa Lauzier en témoigne, elle a reçu l’aide d’un garagiste et de deux managers de chez McDonalds pour faire les boutures de ses plantes aromatiques. « Ça fait chaud au coeur de savoir que les Français ont envie de travailler pour nous soutenir », réagit l’agricultrice, ravie que les citoyens français se sentent « concernés par la problématique de l’emploi agricole ». 

La plateforme « Des bras pour ton assiette », mise en place par la FNSEA après l’appel du ministre de l’agriculture, a recensé plus de 240 000 inscriptions au niveau national. Pour ce qui est de la Drôme, 137 demandes de postes ont été publiées via cette plateforme selon l’Anefa, structure chargée, entre autres, de mettre en relation les demandeurs d’emplois avec les agriculteurs. 

« Pour l’instant, nous n’avons pas besoin de beaucoup de monde », précise le producteur de fruit à noyaux Benjamin Junnillon. « Le début de la saison, c’est fin mai. Hors, le déconfinement est prévu à cette même période, certains volontaires en chômage partiel vont devoir retourner travailler. Nous ne sommes pas certains d’avoir suffisamment de bras pour la récolte cet été », s’inquiète-t-il.

Le secrétaire à la chambre d’agriculture de la Drôme, chargé du dossier arboriculture, Bruno Darnaud, plaide pour une ouverture des frontières limitée aux travailleurs agricoles de l’Europe de l’Est. Comme l’Allemagne l’a fait pour la récolte des asperges avec les travailleurs Roumains. « Nous organisons l’équipement des stations de production en gel hydroalcooliques et en masques. Nous sommes en train de repenser le fonctionnement des usines pour respecter les mesures sanitaires », détaille le président de l’AOP Pêche et abricot de France.

Il estime qu’un décompte très précis des besoins en main d’oeuvre doit être fait à l’échelle de chaque département. « Nous avons pris contact avec la médecine du travail pour voir si l’on était capable d’accueillir sans risque les travailleurs étrangers. Ce que nous attendons maintenant, c’est le feu vert politique », poursuit l’agriculteur précisant que dans la Drôme « les exploitations n’ont pas toutes besoin de cela ». 

Où sont les travailleurs saisonniers français ? 

N’y-t-il pas suffisamment de bras en France pour s’adapter à la fermeture des frontières européennes? Pour Quentin Malossanne, le problème vient des prix de revente très bas des fruits. « Le kilo d’abricots, je le vends au même prix que ma grand-mère à mon âge », analyse-t-il. « Dans le processus de production, ce qui nous revient le plus cher, c’est la main d’oeuvre. Nous ne pouvons pas rémunérer nos employés plus que le revenu minimum si nous voulons faire des marges. Les étudiants sont volontaires, parce qu’ils ont besoin d’argent. Mais quelqu’un qui a fait 5 ans d’étude accepterait-il d’être payé si peu pour ramasser des fruits ? »  

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Des abricots laissés sur leur arbre. L'arboriculteur n'avait pas réussi à les vendre sur le marché car trop précoces, la grande distribution privilégiant l'abricot espagnol en cette saison. Mai 2017, dans le Gard. ©Estelle Pereira

Avec la fermeture des frontières, les agriculteurs sont obligés de penser « local ». Car écouler leur production sur le marché français pourrait être la seule solution pour s’assurer un revenu. Il est encore trop tôt pour savoir comment vont s’écouler les fruits sur le marché cet été mais Quentin Malossanne espère que les normes sanitaires ne seront pas à la charge des producteurs. « Si la grande distribution nous demande d’emballer et de filmer nos fruits avec du plastique. En plus d’être une catastrophe pour l’environnement, cela va rehausser le coût de production. Notre marge, déjà faible, pourrait être amoindrie ». 

Incertitude sur le marché du fruit à l’heure du coronavirus

Les producteurs drômois espèrent également que les Français auront envie d’acheter des fruits, même s’ils sont plus chers. Reste à savoir si la hausse éventuelle des prix sera profitable aux producteurs ou à la grande distribution. « Je vends mon kilo d’abricots à un euro, quand il est revendu peut être 4 euros en grande surface », rappelle Quentin Malossanne.

La crise sanitaire bouleverse le secteurs de la production industrielle. Les possibilités de réorganisation de la « filière fruits » sont multiples. Quelle voie sera choisie par les acteurs du « marché» : les producteurs, les distributeurs et les consommateurs ? Et à qui profitera cette réorganisation ? 

Estelle Pereira 

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