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« Soit on prend des risques, soit l’entreprise meurt »

03.04.2020

Malgré les risques sanitaires, les entreprises - non concernées par l’interdiction d’activité - doivent poursuivre leur travail si elles ne veulent pas faire faillite. Paroles de patrons de PME inquiets.

Fermera ou fermera pas ? Le dilemme s’est présenté pour toutes les entreprises dont l’activité est bouleversée par la crise sanitaire. « Les chefs d’entreprises doivent prendre une décision entre protéger leurs salariés ou l’économie de leur commerce », résume Simon Bouis, patron de l’entreprise Barthélémy Bronze, basée à Crest et spécialisée dans la fabrication de pièces en bronze. 

Après le discours d’Emmanuel Macron qui annonçait le début du confinement, lundi 16 mars au soir, Simon Bouis a pris la décision de fermer son entreprise. « C’était un choix difficile » concède-t-il. « Le matin même, un de nos intérimaires nous informait que sa soeur était atteinte du virus. Notre équipe a commencé à avoir peur. Pour limiter les risques, j’ai décidé de fermer l’entreprise pour un minimum de quinze jours ». Le mercredi, les portes de son atelier étaient closes. Le vendredi, Simon Bouis, tombait malade. Il l’apprendra 10 jours plus tard, il a été atteint par le coronavirus. 

« Je ne me fais pas tester pour moi mais pour mes employés »

Il ne le savait pas encore, mais en décidant de fermer, l’employeur a limité à l’échelle de son atelier, la propagation du virus. Rétabli, il raconte depuis sa chambre, où il est confiné depuis 11 jours, son dépistage: « J’ai expliqué à mon médecin qu’une close permettait à un chef d’entreprise atteint du virus de bénéficier de l’aide au chômage partiel. J’ai obtenu une ordonnance pour me faire dépister. » 

Le biologique du laboratoire de Crest lui signale qu’il n’est pas prioritaire, car le dépistage s’effectue en priorité pour le personnel hospitalier ou pour les patients suspects mais dont l’état de santé est très dégradé. « J’ai expliqué que je ne me faisais pas tester pour moi mais pour mes employés. Quitte à être malade autant que ça serve l’entreprise. Il a admiré la démarche. Le lendemain, j’avais mes résultats. J’étais positif au covid-19 », poursuit-il.

Pour les deux semaines de fermeture de son entreprise, Simon Bouis est quasiment assuré d’obtenir la précieuse aide de l’État. Le « chômage partiel », aussi nommé « chômage technique », permet à des sociétés confrontées à des difficultés passagères de suspendre le contrat de travail d’un employé et de l’indemniser, sans le licencier. Comme l’Allemagne l’a fait pendant la crise de 2008, la France privilégie ce dispositif pour soutenir les entreprises durant la crise sanitaire. L’employé en chômage partiel touche 84% de son salaire net (intégralement selon les accords avec la direction) pris en charge à 100% par l’Etat (dans la limite de 4,5 fois le smic). 

Toutes les entreprises ne cochent pas les cases pour bénéficier du chômage partiel. L’État a aussi fait part de sa volonté à ce que l’économie ne s’arrête pas totalement. Emmanuel Macron a appelé, le 19 mars, les entreprises à poursuivre leurs activités « autant que possible ». La ministre du Travail Muriel Pénicaud précisera que ce sont les entreprises nécessaires « à l’hôpital, à l’alimentation, à l’énergie, à l’eau et aux transports » qui doivent poursuivre leur activités.

Même si elles ne sont pas productrices directes de produits de première nécessité, beaucoup de structures sont « interdépendantes » et font partie de la chaîne d’approvisionnement. C’est le cas de la multinationale Smurfit Kappa. Dans l’une de ses usines installée à Crest, la filiale fabrique du carton ondulé utilisé pour l’emballage alimentaire ou destiné aux médicaments. « 90 % de ce que l’on produit a pour destination des produits qui se mangent ou qui se boivent », résume le directeur le l’antenne crestoise Jérémie Villanueva. « La sous-préfecture de Die nous a confirmé que nous faisions partie des entreprises qui doivent rester actives pour la vie du pays, notamment pour le secteur pharmaceutique ». 

À la fabrication, pas de télétravail 

Pas de chômage partiel possible pour les 123 salariés de l’usine Smurfit Kappa Crest, filiale du groupe européen. « Nous sommes en mesure de garantir que personne ne sera contaminé dans l’entreprise », assure le directeur Jérémie Villanueva, responsable juridiquement de la sécurité des travailleurs. 

Fermeture des vestiaires, mise en place des gestes barrières, savon et lingettes de nettoyage à disposition des salariés, instauration du télétravail pour les postes qui le permettent, le dirigeant estime avoir mis en place le nécessaire pour limiter les risques de contamination. Quant aux masques, il est encore difficile de s’en procurer. « Nous avons fait don de notre stock de masques FFP2 à l’hôpital », explique le cadre. « Nous utilisons des masques chirurgicaux quand deux salariés doivent entrer en contact. Sans quoi les distances sont respectées entre eux », précise-t-il. 

« Soit on prend des risques, soit l’entreprise meurt », s’insurge Laurent Minel, patron de l’entreprise ETSA, spécialisée dans la fabrication d’équipements pour les stations d’épuration. L’établissement, installé à Eurre, vient de reprendre son activité après deux semaines d’arrêt pour cause de suspicion de coronavirus. Ses salariés pourront bénéficier du chômage partiel, mais seulement pour ces deux semaines.

« L’Etat nous somme de poursuivre notre activité. Or nous travaillons principalement avec des collectivités territoriales et les chantiers publics sont tous à l’arrêt », explique le chef d’entreprise à la tête d’une équipe de 20 employés. Il regrette que le discours du président qui expliquait que l’Etat soutiendrait les entreprises « quoi qu’il en coûte » soit illusoire dans la réalité. 

« L’Etat laisse les chefs d’entreprise gérer les risques. Dans le cas de ETSA, nous ne voyons pas en quoi nous sommes indispensables si ce n’est pour générer des charges sociales ou fiscales. Laurent Minel est donc responsable « si l’un de ses employés est contaminé par le virus ». Le directeur a instauré une distance minimale de deux mètres entre ses ouvriers, ceux pour qui le télétravail est impossible. « Ils sont également équipés de visière en polycarbonate étant donné qu’il est impossible de s’approvisionner en masques. J’en ai commandé un nouveau lot au 8Fablab de Crest. » 

Laurent Minel sait que cette baisse d’activité aura des conséquences sur le chiffre d’affaire. « Heureusement que nous avons fait une bonne année en 2019, car notre trésorerie va être mise à rude épreuve. Si le confinement se termine le 15 avril, on s’en remettra, si ce n’est pas le cas… », soupire-t-il, « on devra voir au jour le jour ».

Reprendre une activité malgré la peur

Une fois rétabli du virus, Simon Bouis de Barthélémy Bronze a bien l’intention de remettre en route les fourneaux de sa fonderie. Car ses concurrents étrangers, la plupart Allemands, n’ont jamais arrêté leurs activités. « Je me retrouve en position de faiblesse par rapport à eux », regrette-t-il. Il espère que ses clients sauront revenir rapidement vers son équipe. 

En attendant, l’employeur réfléchit à une reprise d’activité progressive avec la mise en place de roulements pour diminuer le nombre d’employés présents en même temps dans l’atelier. Mais l’approvisionnement en masques est une donnée incertaine qui menace sa réouverture prévue le 14 avril. « Dans une fonderie les employés sont systématiquement équipés de masques FFP2. Donc c’est impossible de travailler sans ». La pénurie est un sujet « tabou » avec ses fournisseurs. L’incertitude demeure. 

C’est cette confusion qui pousse certains travailleurs a exercer leur droit de retrait. « Avec toutes les informations contradictoires que l’on entend partout. On peut comprendre qu’ils aient peur », réagit Laurent Minel. Deux de ses employés ont décidé de l’exercer pendant une semaine. « J’espère qu’il viendront constater qu’ils ne prennent pas moins de risques  à aller travailler dans l’entreprise qu'à aller dans un centre commercial », assure-t-il, indubitable sur le fait d’avoir pris les mesures nécessaires pour leur protection. « La réouverture s’est faite avec 50 % de mon personnel, les autres sont soit en maladie, soit en garde d’enfant », précise-t-il. Les employés qui ne peuvent pas travailler de chez eux sont encore loin d’être tous rassurés.

Estelle Pereira

Chômage partiel : La ministre du travail Muriel Pénicaud annonçait, mercredi 1er avril, que 337 000 entreprises avait effectué une demande de chômage partiel depuis le début de la crise pour couvrir 3,6 millions de salariés. 

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