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Coronavirus : la culture entre parenthèses

31.03.2020

Dès le début de l’épidémie en France, les compagnies - nombreuses dans la Vallée - ont vu leurs spectacles s'annuler les uns après les autres. Plusieurs s’inquiètent du prolongement du confinement et de son impact sur la viabilité des petites structures.

Le show de la célèbre compagnie drômoise Transe Express, le 13 mars, a été annulé. Cette soirée, intitulée « Baraka », aurait dû sonner le début de la belle saison à la Gare à Coulisses, à Eurre, lieu de diffusion de spectacles, où réside également la compagnie. La veille, le président de la République, Emmanuel Macron entonne le début du confinement. Les événements regroupant plus de 100 personnes viennent d'être interdits. 

La culture, parce que son essence est de réunir les gens dans un même lieu, est directement touchée par les premières mesures de « distanciation sociale », avant même le confinement total. Thomas Boulanger, musicien basé à Aouste, a subi rapidement « l’annulation de beaucoup de contrats. » 

Des événements, programmés parfois après la fin du confinement, - même si cette date demeure toujours incertaine - sont résiliés. « Avec ma compagnie, nous avions un voyage prévu fin août en Géorgie qui a été annulé. On se demande si l’activité va repartir cette année. Si cet été, on va pouvoir participer à des festivals », poursuit le musicien.

Le contrebassiste, membre de la fanfare Pekno Parade, questionne même la tenue d’une saison culturelle cette année. « Normalement, nous sommes dans une période où l’on démarche beaucoup. Nous sommes à la recherche de contrats pour des fêtes de village, des festivals, des concerts. À partir d’avril, les dates se multiplient. L’année dernière nous en enchaînions jusqu’à 10 par mois », se souvient le musicien, « Là, c’est le vide complet ». 

Des reports de dates impossibles

À Die, Sophie Mandoux, directrice de la compagnie de théâtre de rue Les P’tits Bras, avait soigneusement échelonné toutes ses dates de mai à octobre. Pour le mois de mai, la tenue des représentations est très incertaine. « Un théâtre nous a proposé de reporter notre spectacle prévu en mai à septembre. Or notre agenda est complet. Comme nous refusons leur proposition, ils ne nous verseront aucun argent », regrette-t-elle. Les compagnies ne sont pas toujours en mesure de reporter leur programmation car cela suppose de superposer les rendez-vous. 

Le Transe Express, qui emploie 25 salariés à temps plein, a dû mettre son équipe en chômage partiel. « On se demande si cette crise ne va pas mettre en péril notre existence, » argue Eleonore Guillemaud, co-directrice de l’association Transe Express et de la Gare à Coulisses. « Si l’Etat tient ses promesses, rembourse les salaires au chômage partiel, maintient les subventions, et si le confinement ne s’éternise pas, on s’en remettra. Mais pour l’instant, il y a beaucoup d’incertitudes. » 

Pour rassurer, le ministre de la Culture, Franck Riester, annonçait le 18 mars, un plan d’aide d’urgence de 22 millions d’euros destiné aux artistes-auteurs. Déjà, le Prodiss, syndicat national du spectacle musical et de variété, évaluait le préjudice pour l’événementiel culturel à 590 millions d’euros de perte de chiffre d’affaire. 

L’impact financier de l’épidémie reste encore difficile à chiffrer pour certaines compagnies. « Notre administrateur de la Gare à coulisses parlait tout de même, à la louche, de 50 000 euros de manque à gagner car nous avions prévu l’organisation de 6 soirées jusqu’au mois de mai », détaille Eleonore Guillemaud.

Les intermittents frappés de plein fouet 

La co-directrice du Transe Express pense également aux 150 intermittents qui sont sollicités pour participer aux projets de sa compagnie. Vont-ils travailler assez longtemps pour garder leur statut ? 

Les artistes, interprètes et techniciens, pour bénéficier du statut d’intermittent qui leur garantit des droits à l’assurance chômage, doivent travailler au minimum 507 heures sur une année. Avec les annulations en rafale, intervenant à une saison où les spectacles sont censés se multiplier, beaucoup d’artistes perdent leur cachet, et cumulent moins d’heures. 

Pour éviter aux intermittents de se retrouver sans revenus, le ministre de la Culture Franck Riester a assuré, mercredi 18 mars, que la période de confinement (à partir du 15 mars) ne serait pas prise en compte dans le calcul de la période d’ouverture aux droits et aux indemnisations. 

Pour limiter l’impact de la crise sanitaire sur les petites structures culturelles, le ministre de la Culture a également demandé « aux structures les plus solides financièrement […] de faire jouer la solidarité en payant les cessions prévues aux compagnies et en honorant les cachets des intermittents afin de ne pas les fragiliser ».  

La compagnie de cirque Trottola, originaire de Die, a eu à peine le temps de poser son chapiteau début mars, à Antony en région parisienne, qu’il a fallu qu’elle plie bagage. « On nous avait programmé pour huit dates. Nous avions déchargé le camion, le lendemain nous étions de retour à Die », raconte Bonaventure Gacon, acrobate de la compagnie qui compte 10 artistes à temps plein dans son équipe. 

Le Président venait d’annoncer les premières mesures de confinement. L’espace cirque d’Antony étant subventionné par l’Etat, Bonaventure Gacon espère que la structure versera le cachet aux artistes malgré cette annulation brutale. « C’est bien parti pour qu’ils nous paient le « coût plateau », c’est-à-dire, le salaire des artistes », veut croire l’acrobate. « Nous espérons vivement, parce que cela nous paraît plus incertain pour les spectacles prévus dans d’autres villes. » 

Les petites compagnies menacées

L’acrobate pense aux plus petites compagnies, qui ont du mal à trouver des dates et qui travaillent avec des petites structures (théâtres, salles de concerts, petites communes etc) qui n’auront pas les moyens de les indemniser. « Nous nous estimons chanceux, parce que nous avons de la trésorerie, mais nous savons que ce n’est pas le cas de toutes les compagnies. Certaines risquent de ne pas s’en remettre », se désole-t-il.

Le secteur de la culture devrait bénéficier des mêmes aides que celles à destination des entreprises « particulièrement touchées par les conséquences économiques », a annoncé, le ministre de la Culture, le 27 mars. A savoir, une aide de 1500 euros pour les artistes-auteurs, le report ou l’étalement des loyers, factures d’eau, de gaz et d'électricité, l’étalement des dettes fiscales et sociales et l’aide au financement du chômage partiel. Dans son communiqué, le ministre affirme également étudier des « dispositifs d’accompagnement qui permettront de soutenir l’emploi artistique à l’issue de l’épidémie ».

« Reste à voir si après le confinement, face à la crise économique que l'on va vivre, la culture ne sera pas oubliée. Malheureusement quand il faut faire des économies, c'est toujours sur ce secteur que l'on tape », anticipe Bonaventure Gacon. 

Un spectacle nécessite beaucoup de temps de préparation et d’entrainement. Certains artistes ont la chance de pouvoir s'exercer depuis chez eux. Mais étant confinés, à part les numéros en solo, les auteurs de spectacles en groupe ne seront pas prêts à assurer leur show dès la fin de confinement. À cela s’ajoute l’incertitude sur le retour de la population dans les lieux publics « puisque qu’on est censés tous avoir le virus », s’interroge Thomas Boulanger de la Pekno Parade.

Mais tous, l’assurent, seront là pour fêter l’euphorie de la fin du confinement. « Nous organiserons sûrement une fête, accessible à tous les portefeuilles pour célébrer cela », assure Eleonore Guillemaud du Transe Express. Pour que la vie redevienne une fête.

Estelle Pereira 


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